Siuvre le christ: retouner sa caricature comme dérision moquerie humiliation en gloire, lumière, espèrance..

16 janvier 2015

religions

Caricaturer Dieu

Les Musulmans sont outrés de caricatures qu’un journal a produites du

prophète Mahomet. Les Chrétiens se sont mobilisés récemment pour faire

interdire telle affiche publicitaire dont la composition rappelait le tableau

de Vinci représentant la Cène. Il n’est pas question ici d’entrer dans la

complexité du débat, mais de rappeler un fait fondamental pour les

Chrétiens : le Christ a assumé la caricature qu’on a faite de lui, pour en

faire un paradoxal lieu de victoire.

Les Chrétiens ont pris comme insigne de leur foi l’objet même de la

dérision infligée au Christ : la croix. La croix est moqueuse : elle annonce

la peine infamante, la basse extraction du condamné; elle porte

sarcastiquement le motif de la condamnation : « Jésus de Nazareth roi des

Juifs ». La croix signale un lieu où l’on peut venir se gausser impunément :

« Sauve-toi toi-même », « Descends donc » chantonnent les imbéciles de tout

poil à l’adresse du crucifié. La croix est une caricature : avec ses grands

bras, sa trop longue jambe, elle parodie le corps; elle porte la carcasse

écartelée d’un homme qui a dû auparavant —quelle ironie— la transporter

lui-même. Elle représente toute la bouffonnerie meurtrière qui a conduit à

la crucifixion : la couronne d’épines qui fait de Jésus un roi dérisoire, les

insultes des soldats qui ont revêtu Jésus d’un manteau grotesque, les

fausses révérences assorties de coups, la parodie de procès, les

mensonges…

La pensée chrétienne dès les premiers siècles est allée dans le sens de

plus de caricature encore pour subvertir la caricature. La croix qui

ridiculise et qui fait honte, on l’appelle dans la tradition chrétienne le

sceptre du roi, le trône du triomphateur, le siège de la justice, l’arbre de

la vie, l’arbre de la connaissance, le drapeau de la victoire, le trophée

glorieux, la seule espérance et bien d’autres noms encore. Le billet « roi

des Juifs », écrit pour railler Jésus, est repris dans la liturgie comme l’aveu

d’un credo irrépressible : c’est bien vrai, Jésus est le roi, fils de David, et

sa croix est la souche de Jessé, père de David, laquelle devait porter un

sauveur d’Israël.

Caricature, ironie grinçante, humiliation, dérision : rien de tout cela n’est

évité, mais tout est assumé et transfiguré de l’intérieur. Pour les Romains

qui entendaient les premiers Chrétiens revendiquer la croix du Christ

comme un insigne de victoire, c’était indécent. Ils se disaient que

vraiment les propos des Chrétiens étaient blasphématoires : prétendre

que la croix, objet de justice et d’humiliation légale, pouvait être chantée

et magnifiée comme un objet de vénération, c’était pour eux impensable,

insupportable. On atteignait là le renversement complet : finalement,

c’étaient les Chrétiens qui passaient pour caricaturaux et impudents en

assumant sans complexe comme une « cause de joie » ce qui est prévu

pour déshonorer. Reprendre la caricature comme emblème de gloire :

c’est une ironie profonde, un humour théologique qui fait reculer la mort.

La foi des Chrétiens se fonde sur cette certitude que rien n’entame

finalement un être humain. La chair faible, piétinée, méprisée est le lieu

d’où jaillit une vie plus forte que tout. Les Chrétiens n’ont pas peur de la

caricature. Caricaturer le Christ ? Mais c’est déjà fait et cette caricature, je

viens de le dire, a été assumée au point de devenir l’expression même de

la foi : la croix, le corps supplicié, les mentions moqueuses de la royauté

sont reprises, répétées, multipliées, elles sont même affirmées comme

vraies, comme bienvenues, comme l’exact énoncé de ce qu’on voulait

dire.

Je ne prétends pas répondre à tout ce qu’on peut dire sur les caricatures

du Christ et de la religion chrétienne. Je veux affirmer ici qu’un Chrétien

n’a pas à avoir peur des dessins burlesques et des paroles

irrévérencieuses. Le Christ est plus fort et se rit des rieurs, bien plus il

transfigure les outrances pour manifester l’excès de sa vie glorieuse. Cela

ne veut certes pas dire que tout doive être accepté et applaudi sans

discernement, mais cela développe un certain style, une façon d’être : on

ne pousse pas les hauts cris à tous bouts de champs, on ne demande pas

tout le temps à être protégés de ceux qui disent des vilaines choses.

Un jour, je me trouvais à la sortie d’une messe d’ordination. Une dame

passe et me voyant, moi et d’autres frères en habit religieux, elle me

demande ce qui arrive. Je lui dis que des religieux dominicains viennent

d’être ordonnés prêtres. C’était une époque où l’on parlait beaucoup de

prêtres pédophiles; cette femme me dit alors avec une ironie venimeuse :

« Des prêtres ? Alors il devait y avoir beaucoup de petits enfants tout près

d’eux ». Je lui ai répondu du tac au tac : « Des enfants ? Je ne sais pas.

Mais en votre absence, il y avait moins d’imbéciles ». « Comment osezvous? »

m’a-t-elle dit. « C’est moi d’abord qui doit vous poser la question »

lui répondis-je.

Quand on suit le Christ, on apprend aussi à vivre avec la dérision, la

caricature, le mépris. Et —c’est à mon sens un don de l’Esprit saint— il

arrive que l’on puisse jouer avec les mots mêmes qui étaient censés tuer,

les retourner et en faire une occasion de triomphe.

Philippe Lefebvre 02 09, dominicain,

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